Actus

Entretien avec
13/11/2015
Leila*, 34 ans, est née et a grandi en France avec ses parents d’origine malienne. Elle partage avec nous son histoire

#BeHerVoice White Ribbon for Women Campaign, 25 november  Pouvez-vous partager avec nous votre histoire ? Quel âge aviez-vous ? Que voulez-vous nous dire sur ce jour-là ?

Je n’ai absolument aucun souvenir de ce qui m’est arrivé puisque je pense que j’ai été excisée lorsque j’avais un mois, je ne m’en souviens pas mais aujourd’hui je n’ai pas plus peur d’en parler.

Quand et comment avez-vous appris que l’on vous avait excisée ?

Tout a commencé lors de ma première grossesse et de ma première visite auprès d’un gynécologue. Dès le début de ces consultations, le gynécologue a commencé à me poser des questions que je ne comprenais pas, des questions qui me semblaient n’avoir aucun lien avec la naissance à venir de mon premier enfant : « De quelle origine êtes-vous ? », « Êtes-vous née en Afrique ? », « à quand remonte votre dernier séjour en Afrique ?»…

Je ne comprenais pas pourquoi on me posait ces questions et je sentais bien qu’il y avait une sorte de malaise : alors, pour éviter d’y être confrontée, je me suis décidée à changer de gynécologue. Ma grossesse s’est accompagnée de problèmes dès les premiers temps : on m’a donc référé à un spécialiste exerçant au sein d’un hôpital. Il m’a appris que j’avais des cicatrices anormales au niveau de mon sexe, qui n’était plus intègre. C’est un troisième spécialiste qui m’a enfin confirmé que j’avais été excisée.

Comment avez-vous appréhendé l’annonce de cette nouvelle ?

Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre ce qui venait de m’être annoncé. Par la suite, après mon accouchement, j’ai commencé une rééducation. Je venais d’avoir 28 ans et j’ai saisi cette opportunité pour parler de mon excision à ma rééducatrice, comme une sorte de thérapie. m’a alors montré différentes photos de femmes non excisées, je n’ai tout simplement pas compris, je me disais que ces femmes devaient avoir eu plusieurs partenaires, que peut-être elles avaient été prostituées pour avoir leurs sexe avec ces peaux autour. « Non, Leila*, ces femmes sont comme vous, ont le même âge et ont une activité sexuelle normale mais leur sexe est normal et complet… » Je ne comprenais pas et lui ai demandé à plusieurs reprise si elle était certaine de ce qu’elle avançait. Ces photos m’ont permis de comprendre ce que l’on m’avait fait.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez finalement compris que l’on vous avait excisée ?

J’ai décidé de n’en parler à personne, je me disais que j’allais me venger, défaire ce qu’ils m’avaient fait et me faire réparer, j’étais en colère : personne ne me l’avait dit, je ne savais pas qui m’avait excisée, je ne comprenais pas que l’on ait pu me cacher pendant tant d’années une telle chose ! J’étais en colère contre ces traditions qui obligent ce genre de pratique.

En avez-vous parlé autour de vous ?

J’ai décidé d’en parler d’abord à mon mari, qui était tout aussi étonné que moi : il n’a pas eu beaucoup de partenaires, pour lui j’étais « normale » ! Mais je ne pouvais pas garder pour moi le choc de l’annonce d’une telle nouvelle, mes sœurs étaient-elles excisées ? J’ai appelé ma petite sœur qui m’a alors répondu « je suis choquée, tu crois que moi aussi je suis excisée ? Ce n’est pas possible… » Nous avons continué à en discuter lors d’un weekend avec notre belle sœur qui n’est pas d’origine malienne et avons décidé de prendre en photo nos parties intimes pour que nous puissions comparer. Je me souviens que nous avons abordé ce sujet avec beaucoup de légèreté et en plaisantant, j’ai alors dit à ma belle-sœur « mais tu as tout toi, c’est moche ! ». Nous plaisantions, mais en réalité nous étions complètement perdues….

J’ai par la suite décidé d’en parler avec notre dernière petite sœur avec laquelle j’ai dix ans d’écart, elle était enceinte et lorsque je lui en ai parlé, je l’ai trouvé sérieuse dans sa façon d’aborder le sujet, elle m’a confirmé qu’elle n’était pas excisée, la gynécologue qui la suivait n’avait pas du tout abordé le sujet avec elle, ne lui avait posé aucune question étrange quant à ses origines.

J’ai souhaité comprendre pourquoi ma petite sœur n’était pas excisée et pourquoi moi je l’étais, j’ai donc décidé d’en discuter avec notre mère. Elle m’a alors expliqué que oui l’excision faisait partie des traditions maliennes et qu’elle avait combattu avec force pour que ma petite sœur ne soit pas excisée. J’ai alors appris que ma mère organisait des réunions avec l’association des femmes maliennes de notre quartier pour pouvoir libérer la parole et convaincre d’autres mères de ne pas exciser leurs filles, ma mère était dans le combat, dans la lutte contre l’excision…et je ne le savais pas !

Puis est venu le moment où je devais en parler à mon père : j’ai pris mon courage à deux mains, et j’ai lancé le sujet. Il était contrarié, nerveux: « Ta mère force les autres femmes à en parler, elle ne respecte plus la tradition. A cause de ta mère, les filles de ton frère ne seront probablement pas excisées ! » Je réalisais alors que ce n’était pas mon père qui me parlait, mais un chef de village, le patriarche gardien des traditions maliennes. Je lui ai répondu que si j’avais une fille, jamais je ne l’exciserais et que même si nous étions d’origine malienne, nous avions grandi en France où nous avons choisi de ne pas respecter cette tradition.

"ma mère est une battante qui m’a toujours soutenue ! Elle a été la force qui m’a aidée à briser le silence."

Quelle conséquence à long terme cela a pu avoir sur votre santé physique et psychologique ?

Je n’ai pas souffert psychologiquement de mon excision puisque j’ai été excisée lorsque j’avais un mois, mais j’ai compris certaines choses par la suite sur mon état de santé pour moi il y a un lien entre mon excision et la contraction de l’hépatite C. Sur ma vie de femme, je ne peux pas nier que d’apprendre que j’étais une femme excisée a eu un impact sur ma relation avec mon mari : je n’ai pas pu m’empêcher de croire que mon excision l’avait amené à m’être infidèle. Aujourd’hui je suis en instance de divorce  pour tout un tas de raisons, et j’ai décidé de me faire construire pendant cette séparation, pour recommencer à zéro.

Pensez-vous que les mentalités évoluent à ce sujet ?

Je ne vois pas d’évolution des mentalités sur ce sujet en France, dans nos quartiers et dans le tissu associatif. L’association des femmes maliennes organise seule ces rencontres pour libérer la parole et briser le silence sur l’excision. J’aurais aimé que l’on m’en parle plus tôt, qu’adolescente, les éducateurs de notre quartier en parlent ouvertement, plutôt que de l’apprendre à 28 ans : c’est un choc d’apprendre que l’on a été mutilé aussi tardivement.

Au fur et à mesure que je me renseignais auprès des femmes de ma famille et de mon entourage, je réalisais que pour la majorité elles avaient décidées de se faire réparer sans hésiter, sans même être mariées. Moi j’avais un wagon de retard, moi je n’étais même pas au courant que l’on m’avait excisé. Nous sommes nées et avons grandi en France et pour celles excisées la réparation est une option plus qu’envisageable, mais cette réparation se fait dans le secret puisque du côté de nos parents les mentalités n’ont pas évolué. En ce sens, le combat et le positionnement de ma mère demeurent une exception.

Comment avez-vous réussi à briser le silence ?

Si ma mère ne s’était pas battue pour que notre petite sœur ne soit pas excisée, si je ne l’avais pas vu à ces réunions traduire à d’autres femmes maliennes certains témoignages, je ne pense pas que j’aurais eu la force de briser le silence et de confronter mon père. Lorsque j’ai annoncé à ma mère que j’allais me faire réparer, elle était heureuse : ma mère est une battante qui m’a toujours soutenue ! Elle a été la force qui m’a aidée à briser le silence.

Quelle leçon de vie avez-vous retenue et aimeriez partager avec nous ?

J’ai appris qu’il était très important de parler, de partager ses questionnements, mais pas avec n’importe qui, avec ses proches. Même si, bien entendu, il y a cette pudeur qui s’installe et gêne la libération de la parole, puisque l’on parle ici de notre intimité, mais il faut dissiper la gêne et ne pas avoir honte d’en parler.

Je souhaite ajouter qu’il est extrêmement important que les médecins nous en parlent eux-mêmes librement et directement pour nous référer à des spécialistes sur le sujet. Il me semble qu’il est de leur devoir de nous sensibiliser et d’ouvrir un dialogue honnête sur cette mutilation dont nous avons été victime. Il est important aussi que les associations de quartier organisent des réunions avec nos mères et avec les plus jeunes pour sensibiliser sur le sujet. Je suis aujourd’hui moi-même déterminée à faire en sorte que cette pratique ne s’exerce plus et participe aux réunions organisées par l’association des femmes maliennes de mon quartier, pour que plus aucune jeune femme n’apprenne à la veille de donner naissance à son enfant que son intimité a été mutilée.

Pour en savoir plus sur la campagne White Ribbon For Women #BeHerVoice

* Par souci d'anonymat, le prénom a été modifié